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vendredi 30 août 2013

[S3] L'art de la débâcle

Reprise des bonnes habitudes avec une S3 des fagots qui vous éclaire sur...


L'art de la débâcle

par Gib le censeur, reporter de guerre


Le 17 terric de la morsure du pilate, l'escadron de la mort est arrivé en vue de la planète Terra. L'effervescence régnait dans les coursives tandis que nos fiers combattants rajustaient leur mise, notre sponsor soit loué par-delà les cieux et même par derrière.
Le mégacommandeur Crawl a pris position avec panache au sommet de la faille, enorgueilli de sa toute récente combinaison antigrav.

Sur sa crête caudale se reflétaient les pulsations du magma et il n'avait jamais été aussi beau depuis son avènement au plus haut des responsabilités militaires, le 8 vladic de la reptation de la méduse, dont chacun se rappelle par-delà les cieux et même par derrière.
D'un geste ample de ses branchies dorsales, le mégacommandeur Crawl a entrepris de pilonner la roche fracturée jusqu'à laisser affleurer les misérables habitants de Terra, terrés comme il se doit dans leur berceau de lave.
À notre parfaite stupéfaction, une créature mytheuse a crevé la surface de basalte comme dérangée d'un long sommeil.
Elle a dardé ses six mille yeux dans toutes les directions, mais globalement plutôt vers nous.
La chose était encore à genoux que ses épines vertébrales caressaient déjà les tuyères de nos fières navettes demeurées en orbite.
Son premier souffle a réduit en poussière cent quatre-vingt de nos courageux guerriers.
Fort d'une incontestable expérience de la guerre, le mégacommandeur Crawl a barri le signal du sauve-qui-peut, montrant l'exemple sans délai comme il est de bon ton pour un chef digne de ce nom.
Tandis qu'il déguerpissait crête à terre, j'ai saisi au vol ces bribes qui resteront gravées au panthéon des grandes citations de guerre :
« Ce n'est pas la bonne planète. On s'est mis minables d'au moins douze années-lumière. »
Dès que nos pertes auront été évaluées et remplacées en réquisitionnant les couards demeurés chez eux, l'escadron de la mort se mettra en ordre de marche, direction Terra, la seule, la vraie, la désarmée.
Et alors là, on verra ce qu'on verra. Terra et ses squelettiques peuplades peuvent implorer le mégacommandeur Crawl. Il n'aura aucune clémence, par-delà les cieux et même par derrière.

mardi 26 février 2013

[S3] Une question sans réponse

En 2008, les éditions Dreampress.com, emblématique éditeur de la revue (devenue anthologie) Ténèbres ont lancé un appel à textes intitulé : Méchants !

Il s'agissait d'écrire à son méchant préféré… (S.-F., fantastique, fantasy et thriller en littérature, au cinéma ou à la télévision). Conditions de participation : donner le nom du méchant choisi. Rédiger une lettre à son intention de 15 000 signes maximum (y.c. espaces) replaçant le méchant dans son contexte et faisant preuve d’originalité, d’imagination et de qualités littéraires.

J'avais adressé Une question sans réponse à Dreampress.com et avais eu le plaisir d'être sélectionné. Fin 2009, joie et félicité, acceptation, demande de renseignements, l'anthologie arrive, elle est au four, la cuisson est bientôt terminée...

Et depuis, black-out total. Fin 2010, je relance. On me dit, "ça va venir". Divers échos depuis lors me font penser que les Méchants ! sont bel et bien enterrés. Les méandres de l'édition, guerre et paix, joie et peine, amour et haine.

Aussi, je profite de ce capotage pour proposer à votre sagace lecture le texte prophétiquement titré :


Une question sans réponse


Vous mes amis le soleil vous inonde,
Vous dites que je sortirai de l'ombre,
J'aimerai bien vous croire mais mon cri renonce,
Ma question reste toujours sans réponse

Mike Brant, Qui saura



Chère teigne,

J’espère que cette lettre te parviendra par-delà les mondes. Voilà bien longtemps que tu ne hantes plus nos écrans, uniquement ma mémoire et mes rêves. Bien que tu aies disparu de la circulation, on trouve encore quelques images de toi, éparses, toujours aussi effrayantes. Ta violence, primitive, bestiale, était ton plus évident signe distinctif. Tu as toujours été si fier, si suffisant. Ta cruauté gratuite n’avait d’égal que ta ténacité. C’est ce qui a fait de toi un grand méchant même si tu as connu une gloire éphémère.

À ton époque, il était inconcevable de traverser une forêt sans craindre pour sa vie, la peur au ventre, priant pour ne pas croiser ta route ni entendre retentir ton rire insane. Tu crachais ta vengeance sordide à la face de l’Humanité, sans honte de ce que tu étais, y puisant force et plaisir, te nourrissant de la peur, te rassasiant des cris de panique.

Bien sûr, pour beaucoup tu n’es plus qu’un lointain souvenir un peu amer mais je n’ai jamais pu t’oublier. Je ne me rappelle que trop bien ton regard noir et haineux, et le souffle de ta tronçonneuse quand tu t’approchais pour taillader les chairs. Tu aspirais à barbouiller l’univers d’écarlate.

On ignore tout de tes origines mais je devine que ta silhouette bouffie est le produit de quelque expérience consanguine, que tu es issu d’une longue et pénible dégénérescence génétique. Et quand on pense que, sous cette folie, il y avait un homme bon, comme les autres, un homme qui s’appelait Maurice.

À l’image de tes semblables, tu as survécu à tout. Ce dont tu as réchappé, aucun homme n’aurait pu l’endurer. Frappé par la foudre, expulsé d’une camionnette roulant à tombeaux ouverts, piétiné par un camion, roué de coups, passé à tabac par une vingtaine de gros bras… Rien n’y a fait. Tu t’es relevé de chacune de ces épreuves, plus fort, plus fou, plus féroce. Tu avais de quoi susciter l’admiration ou, à tout le moins, une fascination maculée d’écœurement. Il n’y a guère que face à la famille Addams toute entière que tu as perdu de ta superbe, échouant dans un container à ordures.

Ensuite, tu t’es fait discret. Tu as été détrôné par d’autres énergumènes, plus modernes, et à l’antipathie plus souterraine. Ta méchanceté était trop évidente, tu la portais comme un étendard. Les bad boys comme toi ont toujours été des produits périssables.

J’avais espéré me défaire un jour de ton influence démoniaque, de ton rire glaçant, mais force m’est d’admettre que tu berces toujours mes cauchemars depuis plus de quinze ans.

Oh bien sûr, les autres ne peuvent pas comprendre la terreur muette que tu m’inspires et l’emprise que tu exerces sur moi. Ils ont des démons fantasmés, surpuissants et hideux. C’est ton humanité qui fait de toi un monstre à part, un monstre qui me tétanisera toujours plus que n’importe quel Alien, Gripsou ou Dracula.

Je voulais juste te dire, avant que tu ne joues les fiers à bras, que tu ne me fais plus peur. J’ai vaincu mes démons, je t’ai affronté, j’ai bu la coupe jusqu’à la lie, oui, j’ai arraché ce sourire suffisant de ton visage, serré de mes mains ta gorge jusqu’à faire jaillir ton sang : je t’ai bu, j’en ai eu le souffle coupé, horrifié par mon acte démentiel. J’ai aspiré ta vie, depuis la plaie à vif, recrachant le liquide. Des haut-le-cœur se frayaient un chemin pour extraire ta substance de mon être mais j’ai tenu bon.

Je n’ai plus peur, désormais.

Il ne subsiste plus que cette question, entre nous, qui n’a pas su trouver d’écho. Même si je crains de connaître la réponse que tu me feras, je ne peux que te laisser cette ultime chance de t’expliquer sur ta conduite. Considère-le comme une main tendue, la dernière occasion que tu auras de faire valoir ta version des faits, au lieu de laisser le monde spéculer.

Alors ?

Orangina rouge, pourquoi es-tu aussi méchant ?



Explications :

Avec l'idée de répondre à l'AT Méchants est venu un constat : des méchants de S.-F., fantastique, fantasy et thriller en littérature, au cinéma ou à la télévision... il y en avait tout simplement trop ! Trop pour en élire un seul, trop pour en laisser tant de côté. Et puis je me suis dit que le méchant ultime, c'était, au fond, celui qui avait su marquer les esprits avec un temps de parole très court. J'ai pensé à la pub. De là, il n'y avait plus l'embarras du choix.
Orangina rouge, c'est un méchant drôle qui se prend au sérieux. Un costume grotesque et de la méchanceté pure, sans justifications et sans limites. Mais rien ne se passe pour lui comme il devrait. Et heureusement pour nous...

mardi 1 janvier 2013

[S3] Un vœu pour Noël



À l'occasion de la nouvelle année, une short short de circonstance !

Un vœu pour Noël



Ma fille jouait avec ses poupées en fredonnant la chanson de générique du dernier Roi Lion quand, sans même détourner les yeux de son jeu, elle a dit :
« Si tu pouvais faire un vœu, n’importe lequel, ce serait quoi ? »
J’ai soupiré, je l’ai regardée. Dehors, le vent soufflait. Il était 17h mais la nuit était déjà tombée. On nous annonçait une tempête d’anthologie, une histoire de fin du monde à l’approche de Noël, quelque chose avec les Mayas que je n’avais pas bien saisi, ou pas voulu comprendre.
Ma fille avait cru que la radio parlait de Maya l’abeille.
« Je ne sais pas. Peut-être travailler moins, pouvoir passer plus de temps avec maman et toi. »
J’ai ressenti un pincement au cœur. Le boulot… Il fallait y passer tellement de temps, y dispenser tant d’énergie, pour satisfaire d’éternels insatisfaits. J’étais usé par mes années de labeur, mon costume trop grand dont j’étais si fier jusqu’alors, me sortait dorénavant par les yeux et je ne redoutais rien tant que le décrocher de la penderie pour l’enfiler, moment qui était précurseur de journées infernales. Je ne m’en étais même pas défait en rentrant, comme s’il s’était agi d’une seconde peau, comme si je n’existais pas en dehors.
Je sentais qu’il allait neiger. Encore une galère. Gérer la logistique, par un temps aussi exécrable, c’était double corvée, triple punition. Il y aurait des retards, des clients mécontents, de la marchandise abîmée, bradée, refusée. Encore. Et, une fois encore, je ne passerai pas les fêtes avec ceux que j’aime.
Ma fille a dégrafé les habits de princesse de sa poupée préférée – celle avec le fard à paupières vert jade – et s’est évertuée à lui enfiler une tenue visiblement trop petite et plus adaptée aux bimbos de chez Mattel qu’aux adulescentes de Disney.
Renonçant bientôt devant l’ampleur de la tâche, elle a repoussé ses cheveux en arrière en levant les yeux au ciel, comme une petite grande qu’elle était.
« Ça m’énerve. »
J’ai souri, mais, avant d’avoir pu trouver un trait d’esprit pour dédramatiser, elle a enchaîné.
« Moi, si je pouvais faire un vœu, je voudrais que ce soit Noël tous les jours. »
Dans la rue, les décorations accrochées au réverbère se sont illuminés comme pour lui répondre, et elle a gloussé.
Mon sourire s’est figé.
« C’est une excellente idée, ma chérie » ai-je dit, mais le cœur n’y était pas.
Dans un élan de tendresse, je l’ai serrée contre moi.
« Tu me fais mal. »
Je l’ai embrassée sur le front, elle est partie vers les escaliers, direction la cuisine, où sa mère chantonnait la même chanson du Roi Lion.
J’ai regardé mon costume rouge froissé, mon bonnet fourré qui me donnait des rougeurs sur le front, ma hotte de travail.
Noël tous les jours.
Pitié, tout mais pas ça.

dimanche 16 décembre 2012

[S3] Life for dummies


J'inaugure aujourd'hui sur ce blog une nouvelle catégorie : les Short Short Stories, ou S3. J'en dispose de quelques-unes qui hantent mes tiroirs, ce sont des formats très particuliers et peu praticables, alors je me suis dit : autant en faire profiter mes (rares) lecteurs ici présents. Je verrai en fonction des stocks, de l'envie et des retours, à en proposer d'autres, après, la suite, la fin du monde, etc.

Voici la première S3 en la présente :

Life for dummies

par Édalnal Saint-Vincent, crash tête-à-claques


Si l'intelligence est à la vie ce que le Petrus 1961 est au vin, alors réjouissons-nous de vivre depuis deux jours dans un monde où siroter un picrate de hard-discount est le summum du bon goût.
Il convient de rappeler aux récents évadés d'asile et autres rescapés du coma que d'horribles coléoptères jaune fluo ont envahi notre pauvre bouboule bleue lundi dernier, on va dire un peu avant l'apéro pour les pointilleux.
Ils ont débarqué avec familles et bagages − les dernières estimations parlent de six cent milliards d'insectes − et des idées bien arrêtées concernant notre devenir.

L'extermination pure et simple.
Il est bien vite apparu aux têtes pensantes de nos nations que toute tentative pour parlementer était vouée à l'échec. Les Coléoptères n'avaient rien contre nous. Simplement, notre planète était à leur goût ; et il leur fallait de la place.
Ils ont activé leur Grille-synapses en se frottant les élytres. Selon toute vraisemblance, cet appareil était supposé annihiler toute pensée consciente.
Les autorités ont recensé deux décès en Ukraine, sans qu'un lien formel de cause à effet n'ait pu être établi.
Un Coléoptère bavard nous a révélé que le niveau d'intelligence sur Terre était très en-deçà de leur limite instrumentale. J'ai moi-même ressenti une vive douleur au cortex que seules trois doses bien corsées de Pur Malt ont calmé de justesse.
Nous avons très vite reçu un communiqué laconique des Coléoptères :
« Votre étrange stratégie évolutive a porté ses fruits, humains... Nous sommes en totale incapacité de vous faire le moindre mal. »
Ce matin, peu avant l'apéro, tous les insectes jaune fluo sont repartis en quête d'un Éden que nous leur souhaitons proche, au niveau temporel, et lointain, au niveau spatial. Très très lointain.
Mes chers compatriotes, nous en avons réchappé. Mais il s'en est fallu d'un cheveu.
Alors, je vous en conjure, cultivez votre différence avec fierté. N'ayons pas honte de ce que nous sommes. Aujourd'hui, notre bêtise nous a sauvés de l'éradication.
Pour vivre heureux, vivons décérébrés.